J'avais rendez vous avec Martin, sur les escaliers de la gare du Sud, place de la Libé, pas loin de la Villa Thiole, pour parler de Lionel. J'avais ma veste verte pour qu'il me retrouve. Lionel était comme un frère pour lui. Nous, nous étions au lycée ensemble. Après, il revenait régulièrement dans ma vie agitée et distraite pour de courts moments de rires et de partage. Toujours délicat. Tranquille et rare. Là, j'avais très envie que Martin me le raconte car depuis quelque temps, me revenaient, ses phrases, ses rires et ses éloignements. Il est mort à 47 ans. Je l'ai un peu manqué dans cette vie tourbillonnante. I miss him.

Dans mon sac, quelques photos un peu floues à partager. Nous sommes revenus sur des moments, sa tête de mule, son talent. Il posait sur le papier, des lignes assurées et souples qui faisaient sens. Pas forcément le bon sens, mais toujours la présence. Je me souvenais d'une vache qui meuglait sur une feuille A4, lors du bac blanc, la queue en l'air. C'était tellement expressif que la prof lui avait demandé la permission de garder le dessin.

- "Tu te rends compte, il aurait pu être un plasticien qui compte dans les galeries niçoises et ailleurs."

- "Mais, je crois qu'il s'en foutait royalement."

- "C'est vrai. Il a répondu à un Consul, s'intéressant à sa peinture avec peut-être un peu de morgue, que dans la vie, on se prenait des coups dans le cul et sur la tête. Le Consul a tourné les talons et n'y est plus jamais revenu. Il lui était impossible d'être obséquieux, pour quoique ce soit. Il est mort sans un sou, comme une étoile. Sans avoir fait aucune concession."

- "Mais, avoir en soi tant de beauté est un exercice difficile. Il a vécu sidéré, à fleur. Comme c'était beau quand il nous regardait..."

Martin et moi, nous sommes quittés, heureux. Nous avions retenu dans nos mains aimantes une Vie.

lionel