La rue de la Tour d'Auvergne est redevenue un sentier de graviers. Il y a de gros travaux pour l'aménagement des berges de la Loire.

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Je suis obligée de descendre de mon vélo pour ne pas abîmer les pneus. Marcher calme le jeu - l'espace se présente autrement. L'attention se relâche et se rend disponible. Devant moi, une vieille femme avance péniblement, en se dandinant. Sous sa jupe noire,  son fessier imposant bat la mesure. A droite, puis à gauche... Son chemisier en synthétique pendouille. Je remarque ses pieds chaussés de ballerines de toile foncée abîmées, presque sans semelle. Ses grosses jambes jaunes et grumeleuses sont un peu sales en bas. Elle est chargée de plusieurs sacs de toile disparates, de couleurs vives.

Je la dépasse puis me retourne pour lui proposer de mettre ses sacs sur mon guidon pour au moins la longueur de la rue.  Je l'entends dire en riant : "c'est toujours en travaux, c'est toujours en travaux...", sans aucun accent, comme si elle faisait une bonne plaisanterie. Je n'ai vu de son visage qu'un large sourire. Une bouche largement ouverte dans une face de soleil sans ride. Son corps était devenu facétieux et tressautait. Elle n'avait rien à faire de ma proposition. Elle se suffisait à elle-même. Elle a continué longtemps de rire de toutes ses dents. Enfin, sans les deux de devant au moins. Les deux incisives du haut manquaient mais cela ne l'empêchait pas d'offrir à qui voulait bien le voir son rire franc et malicieux.