Pour aller à Nantes, j'ai deux ponts à traverser. Sous mon vélo, la Loire opaque est mesquine.  Mercurisée souvent. J'oublie que c'est juste de l'eau et mon coeur change. Je frissonne, jamais habituée. De temps en temps, il y a du vent. Les ponts bruissent et craquent. Je pédale avec méfiance. Surtout sur le point le plus haut du pont, ce vent humide et irrégulier serait bien capable de  soulever de terre mon corps fluet et de m'envoyer dans les remous jaunâtre de la Traîtresse, moi et ma bicyclette bon marché. Au moment où il n'y a personne. Je baisse la tête et je me cramponne au guidon. Je sauve ma vie. A la fin du pont, je suis sauvée. Sauvée de l'engloutissement, du désastre. Je ris de ma victoire.

L'autre jour, je ne sais par quelle fantaisie, je me suis arrêtée face au vent pour le goûter, me livrer, conjurer le sort. Enfin. Dans ce couloir fourni par le fleuve, il ondule gras, épais et soudain brusque. Aigre et revanchard, comme une vieille fille frustrée. Il n'est rien résulté de cette rencontre. Je m'en suis retournée étanche.

Et, je me suis souvenue du Mistral qui se démène nuit et jour. A secouer les portes et les volets comme un dément. A arracher les capuches, avec hargne,  fureur,  volonté de soumettre. A se lasser, d'un coup, d'un seul, satisfait du champ de ruines qu'il laisse. Celui-là, je lui ai fait face un jour de Janvier. Lui et le soleil. Car il fait équipe avec le soleil. C'est ce qui nous sauve car sinon on serait mort. Je me suis offerte. Tout a été traversé. Jubilation du neuf. Il a lessivé tout l'intérieur de ma boite crânienne, emportant dans le bois de la Coudoulière ce qui était rabougri et encombrant par le fait. Je me suis rappelée de ces cannes de Provence, les Epousées du Mistral. Celles dans lesquelles on taille les anches (pour instruments à vent) les plus dures, les plus subtiles, les plus musicales.

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