J'ai un intérêt prononcé pour les listes de courses abandonnées. Celles que l'on trouve  sur le tapis au supermarché après la caisse, dans le caddie (ce sont les plus nombreuses) ... C'est comme inventorier la marchandise dans le chariot du client devant soi (et derrière si on a le temps). Le test de Rorschach du consommateur lambda. J'y détecte une intimité fine et dévoilée. Je jubile quand j'arrive à deviner la recette qui se cache derrière les ingrédients. Les hétéroclites sont plus décevantes.

Hier soir, sur la piste cyclable entre Loire et Pin Parasol (celui dont la taille et la forme parfaite me réjouissent à chaque passage), dans la presque-nuit, un rectangle de papier blanc couvert d'une calligraphie régulière et parfaite. Je ne sais pas si j'ai su tout de suite que c'était une liste de courses.

Arrivée à la maison, je me rends compte que la liste est écrite sur une lettre déchirée qui n'est pas de la même écriture. Ce n'est plus une liste banale, c'est un trésor...

Idéal : au premier coup d'oeil, je détecte une cuisinière qui trace ses caractères de façon assurée avec un feutre noir plutôt épais. C'est régulier mais sans rigidité. Il y a une vivacité en même temps qu'un rythme confiant. Elle parfume son tiramisu chocolat/café à l'amande amère. C'est plutôt une bonne idée. Donc, classique avec un brin de fantaisie. Elle propose sa tartiflette avec un vin rouge Brouilly (c'est original) et un vin blanc pour les puristes.

Et au verso, merveille...une écriture plus nerveuse, plus acérée, plus réduite... quelques majuscules...

mon cher Héliaque,

on a passé nos vies à s'esquiver toi et moi.

Toute ma vie, j'ai croisé les gens. dans des aires d'autoroutes, des quais de débarquement, des postes de douanes, puis tout le reste. Aujourd'hui, c'est bien différent.

Au fond, je n'ai rencontré que ta mère. Tu me demandes comment nous nous sommes "trouvés". Elle bossait dans un hôtel 2 étoiles, le long de l'Autoroute du Soleil. Elle me plaisait bien, j'arrivais toujours à pas d'heure. Je couchais là 2 ou 3 fois/an et quand je me relevais (pour tirer mes 33 tonnes jusqu'au bout de l'Espagne) elle allait se coucher on se croisait c'est à se demander quand est-ce qu'on s'est vraiment connus.

Un soir je suis revenu avec tatoué un "soleil de minuit" (c'est comme ça que je l'appelais). La fois d'après elle s'était fait tatouer une éclipse.

Puis on a fait plus que se croiser, se frôler, se percuter, sans vraiment s'attacher.

Moi la route ça m'allait plus. Tu es arrivé et je voulais être avec vous. Elle s'est mise à travailler de jour, et moi j'avais.... de bosser de nuit.............................................................................................................................................................................................................................................................................

Je savais déjà qu'il existait des routiers mélomanes. Je viens d'en découvrir un écrivain.

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