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Elles m'attendent dans l'atelier. Elles ont besoin d'être revernies pour effacer les traces d'enduit. Mais en parallèle, je sens l'engourdissement arriver. Le repli sur le minuscule. Une nonchalance absolue. Ça traînaille, ça s'étire. Je me gave d'histoires sans attendre le soir. Je relis celle d'Hakuin racontée par Christiane Singer Histoire d'âme, Albin Michel p.97.

"Hakuin est moine depuis l'âge de quinze ans. Après des années d'interrogations et de souffrances multiples, son errance l'amène au temple de Soinji (...) Hakuin ne dort ni le jour ni la nuit, oublie de se nourrir et pratique sans relâche la méditation. Il vit là ses premières trouées vers la lumière. De hautes expériences mystiques couronnent sa persévérance. Les gens affluent de tout le Japon pour l'approcher. Son orgueil s'exalte :"Depuis deux ou trois siècles, personne n'a vu ce que je vois - personne n'a été soulevé à pareille hauteur." Le seul maître à pouvoir mesurer l'illumination à laquelle il est parvenu est le célèbre maître zen, du pays de Shinano, Eta. Hakuin entreprend le voyage qui le mène aux pieds du vieil homme. Avec feu, il lui narre ses plus hautes extases, la clarté, la liberté qui les accompagnent. Le maître n'a pour toute réponse qu'un sourire apitoyé.

Une controverse hargneuse s'ensuit. Hakuin refuse d'admettre qu'il n'a pas encore atteint l'illumination suprême. Alors, le vieil homme hausse les épaules et s'écrie :

"Pauvre diablotin dans ton trou noir !"

Le martyre d'Hakuin est commencé. Puisque ce maître insensé l'a attiré ici, il tiendra bon quoi qu'il advienne. Le coeur lacéré, il poursuit sans relâche ses pratiques et sa méditation du koan. Mais la pire des épreuves l'attend encore. Un soir, le maître prend le frais sur la véranda. Hakuin s'approche, harcelé par sa détresse, pour essayer une fois de plus de le convaincre.

"Cerveau trouble et stupide !" crie le maître.

Et, se jetant sur Hakuin, il le martèle de ses poings, l'envoie rouler du haut de la véranda. C'est le 4 mai, juste après la période des pluies. Le malheureux tombe dans la boue épaisse, reste là, assommé par les coups, presque sans connaissance. Et, au dessus de lui, le maître qui rit à gorge déployée ! Après un long moment, il finit par se redresser ; la fièvre cogne à ses tempes. Dégoulinant de boue et de sueur, il gravit les marches de la véranda et s'incline jusqu'au sol devant le vieil homme qui, une fois de plus, soupire :

"Pauvre diablotin dans ton trou noir!"

Le désespoir le plus total a pris en lui ses quartiers et le harcèle sans répit. Il poursuit néanmoins ses méditations, oublie le plus souvent - tout à sa quête forcenée - de se nourrir et de dormir.

Un matin, il descend au village mendier sa pitance. L'esprit occupé de son koan, il s'adosse à la grille d'un jardin. Il n'entend pas l'injonction menaçante du propriétaire : "va-t'en !" Ce dernier, outré, s'empare d'un balai et le frappe violemment sur la tête. Hakuin tombe au sol, sans connaissance. A l'instant où il rouvre les yeux, il entre en lumière. Jusqu'aux racines les plus secrètes des vies, des choses et des actes - il voit ! Devenu miroir, il reflète la clarté du créé.

Il se lève d'un bond, frappe dans ses mains et, riant de tout son coeur, il reprend en dansant le chemin du monastère.

Le maître l'a vu venir.

"Raconte, dit-il en souriant, ce qui s'est passé."

Alors Hakuin raconte.

Et pendant qu'il parle, le maître, penché sur lui, lui caresse le dos de son éventail ouvert."

Qu'est ce qu'il se prend l'égo d'Hakuin, avant l'entrée en lumière ! A chacun sa dose.  Pour l'instant, je rame sans vernir !