Tous les 3 ou 4 mois, mon corps me demande quelques jours de repos total. J'ai le temps de m'y préparer. Je sens comme un dédoublement. Un manque de fluidité. Une présence en pointillé. Quelque chose de vague et de légèrement nauséeux. Je sens mes os et mes dents de façon étrange. "Je me demande si demain je serais en état de me lever !" Dans la nuit, une brume épaisse se diffuse dans le côté gauche de mon crâne. Des petites séquences électriques me réveillent. Le thermostat se dérègle. Je ne suis plus sous des latitudes tempérées. Je passe de l'Equateur au Pôle Nord, sans avertissement. Le nez s'obstrue. La respiration est haletante. Bref, une mauvaise nuit. Je me trouve au matin pantelante. J'y suis, j'y reste. Foutue.

Syndrome de Pinocchio Inversé. C'est passer, en une nuit, de l'état d'humain à celui de marionnette de bois dézinguée.

 

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Renoncement total. Vide complet - tout s'est retiré. Puis, quelque chose, au loin, semble revenir. Le contentement. A la tête de mon lit, Joël Dicker, le Suisse m'attend patiemment. Je sais qu'il est comme Douglas Kennedy, Anna Gavalda, Agnès Desarthe, Michel Bussi, Fred Vargas, PD James et d'autres. A la première phrase (je lis toujours la première phrase d'un livre), je suis faite comme une rate.

Juste l'histoire et moi. Les mots et les gens. Il est malin comme un chat. Tout est faux, archi-faux. Tu peux croire, toi, à un écrivain New Yorkais qui passerait ses journées dans un fast-food à écrire sur des feuilles blanches le prénom de sa bien-aimée. N-O-L-A. Joël, il arrive à te faire croire que ça existe. Tu le vois, le mec consumé d'amour, penché sur la table graisseuse. Dans une petite ville perdue dans le New Hampshire. Il te fait sentir la violence des vagues, la liberté de la fille sur la plage et l'odeur des pins. Tu vois la boite en fer où la fille met le pain pour les mouettes. Une misérable boite que tu remarquerais même pas dans la vraie vie. Et bien moi, j'ai passé toute la journée dans la petite ville d'Aurora aux côtés d'Harry Québert et les autres. Tellement loin.

Syndrome de Shéhérazade. Tu deviens insatiable, dépendante du conteur. T'en as jamais assez.

 

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A midi, je suis interrompue dans mon évasion, par Alter,  qui me demande d'un ton traînant et peu enthousiaste (c'est pas le genre à écrire dans les fast-food toute la journée - plutôt le genre à manger les hamburgers, mais il assume totalement) :

"Est-ce que tu veux manger quelque chose ?"

Alors là : une double liste se déroule devant mes yeux. D'un côté, la liste de mes envies, longue, et de l'autre, la liste du faisable, très très réduite. Je m'arrête sur la salade de riz. C'est simple, une salade de riz. Ça devrait le faire.

"Je vais t'apprendre comment cuire du riz. Quand tu seras veuf, il faut que tu saches au moins ça. C'est l'occasion." Il se gratte la gorge ; l'angoisse pointe.
Mettre un verre de riz à tremper dans de l'eau. Puis couper les tomates, les anchois, les oeufs durs (il sait faire cuire les oeufs durs), mettre les anchois et les olives. Faire cuire le riz : un tiers de riz, deux tiers d'eau. C'est du Basmati blanc. Il cuit vite.

Il a oublié les olives et la vinaigrette (je ne lui avais pas dit). Je suis pleine de gratitude, j'ai mangé.

Syndrome de Gordon Ramsay. Là, c'est Gordon Ramsay qui est anéanti. Le cauchemar continue en cuisine. Alter, une fois libéré de la corvée de cuisine se sent tout guilleret. Je ne le sens pas prêt à obéir au maître.

Mais pour le tea-time, j'ai été comblée.

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