Le billet d'entrée est valable 3 heures. C'est peu pour la vastitude du Rijks (prononcer "Reïkx" ou quelque chose comme ça - je pense que je ne saurais jamais le prononcer correctement - je n'ai pas su pendant toute la durée de mon séjour).

Je me dirige vers l'essentiel. La ronde de nuit de Rembrandt, MOI, La Laitière de Vermeer : aventure trichotomique...

Les deux tableaux peints au même siècle : le 17ème. Bien sûr, la majorité des touristes fait comme moi. Nous nous agglutinons devant les 2 merveilles : les classes d'enfants, les jeunes, les vieux... Il y a une excitation de vacances, une ambiance de fête. Cela va très bien à la compagnie de la milice des mousquetaires d'Amsterdam qui eux aussi sont bien désordonnés. Par contre, la servante qui verse du lait, toute à son occupation, s'en fout. Alors, ça va bien. On a quand même de la place et la température est idéale. Je suis prête.

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Dans un premier temps, l'enthousiasme brouille les sens. Qu'est ce qui se passe là ? Pourquoi tant de remue-ménage ? Soulevée. Projetée.  Je flotte et n'arrive pas à me rassembler. Que faire ? Deux photos machinalement. Puis s'assoir pour se rassembler.

Je fais le point :

- le plus grand des tableaux (la Ronde) est vraiment grand. Il y a beaucoup de monde dedans, avec de drôles de visages.  Les figures sont bosselées, d'un jaune improbable, grumeleux. Le même pour tous les visages. Une matière organique jaunâtre, comme une sculpture de beurre doré. Les yeux sont inégaux, décalés, ce qui crée des faces hébétées, au bord de l'idiotie. On imaginerait presque une assemblée de débiles s'ils ne nous regardaient pas. Parce qu'ils ne se privent pas de nous regarder - le geste stoppé net pour mieux nous scruter. Et yeux dans les yeux, je bascule dans la toile. La lance, les beaux costumes, la petite fille et son poulet mort accroché à la ceinture, l'oeil du peintre tout au fond, le chien à peine esquissé, le gant tenu par le capitaine qui n'est pas le bon gant...mille autres choses encore...

Et le noir. Me reviennent à la mémoire les écrits de Michel Pastoureau sur le noir. L'importance de cette "non-couleur" que les teinturiers hollandais utilisent pour le drap de qualité destinés aux vêtements d'une classe bourgeoise riche, à qui le rouge ou le bleu pétard demeuraient interdits par les ordonnances somptuaires. Le noir constitue un code à la fois social et moral, pour les commerçants hollandais, conscients de leur richesse et de leur pouvoir. Juste un col blanc immaculé pour donner encore plus de profondeur à ce noir de velours.

- le plus petit des tableaux ( la Laitière) est vraiment petit. Passer de l'activité foisonnante, débordante de la Ronde, au recueillement de la Laitière est réjouissance. Là, je ne suis plus éloignée de moi : les tissus teints avec des plantes (peut-être l'indigo pour le tablier, la verge d'or pour le jaune, le nerprun pour le vert), le panier et les poteries, la présence à l'instant présent. Elle est seule - moi aussi comme elle. Toute immanence.

Je m'assois pour laisser la place à d'autres.

Une phrase en anglais dans mon oreille. Je suis trop absente pour répondre en anglais et n'en ai nulle envie. Je bredouille par politesse : "I'm french...". Là, on reprend la phrase en français.

Je suis assise à côté de Thomas, un américain qui vit à Paris. Un philosophe pascalien. Grâce à lui, j'ai continué la contemplation pendant de longs instants. Il a partagé ses connaissances, ses avis, ses suppositions. J'ai vu encore d'autres choses. Nous sommes retournés voir Rembrandt, en ajoutant La fiancée juive, Le Syndic de la Guilde des drapiers.

Il m'a parlé de la Nuit de Feu du 23 Novembre 1654 (le Mémorial) de Pascal. Je vais le relire, ça c'est sûr.

Puis à nouveau Vermeer, les petits carreaux de Delft que l'on aperçoit tout en bas à droite du tableau. Petit rébus malicieux. Cupidon, un homme qui marche avec une longue canne, symbole phallique et une Vénus callipyge. Le carreau de Delft comme un espace d'expression pour les hollandais.

Jusqu'à 17 heures. Heure de la fermeture. C'était bien mieux qu'une conférence.

En sortant du Musée, un carreau de Delft dans la vitrine d'un antiquaire.

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Le hollandais est moralisateur, pragmatique, âpre au gain mais aussi malicieux !