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La maison de Rose.

C'est la première chose que je vois en ouvrant les volets le matin. Sa maison.

Je l'apercevais faisant sa vaisselle du petit-déjeuner alors que moi, je me levais à peine. Je me disais : "Je suis en retard sur Rose ce matin." De rares fois, le contraire :"Je gagne du temps sur Rose..."

Puis, la journée démarrait et je l'oubliais. Sauf, si je faisais le jardin devant. Elle sortait précautionneusement sa voiture et nous nous faisions un signe. L'hiver, elle avait un béret rouge qui lui faisait des joues roses. Elle venait visiter mon jardin et de temps en temps (pas souvent) je lui apportais des petites choses.

Elle a peut-être eu des aigreurs, des colères et des rancoeurs mais je ne l'ai jamais su. Je l'ai juste vue un après-midi ensoleillé, sur un banc près des bords de Loire, avec sa soeur. Elles riaient comme des petites filles, complices et libérées. J'ai emporté ces éclats de rire sur mon vélo.

Un jour, il n'y a pas longtemps, elle a demandé un taxi pour partir à l'hôpital. Le taxi est arrivé dans notre impasse mais elle n'a pas eu la force de monter dedans. Elle a bataillé longtemps puis elle a capitulé. Son aide-ménagère a sorti une chaise pour l'installer et a commandé une ambulance. Je suis sortie pour savoir si je pouvais l'aider. Il a commencé à pleuvoir. On a sorti un grand parapluie vert et blanc pour l'abriter. Elle semblait une reine parmi ses sujets. Elle déplorait seulement de ne plus pouvoir mettre ses sandales dorées. Elle était un peu décoiffée. Ses mains étaient abandonnées et presque transparentes. Ses yeux étaient vifs et je savais qu'elle savait - je me suis permise de l'embrasser - j'aurai voulu la serrer dans mes bras - l'instant était des plus solennels. Je lui ai souhaité de revenir vite.

Elle est morte jeudi soir.

Quand je suis entrée dans ma chambre pour prendre mon gilet noir pour aller à l'église, un gros papillon noir sur mes rideaux blancs a attiré mon attention. Je lui ai ouvert la fenêtre. Il a foncé vers le ciel, heureux de retrouver l'immensité du ciel. Au revoir Rose.

Aujourd'hui, je suis étonnée de l'épaisseur de ma peine.