Attendre son tour pour payer à la caisse d'un supermarché est toujours une expérience étrange. Toujours la même : chaque consommateur est tendu vers le but de l'opération : payer et partir. Sans encombre ! Mettre les marchandises sur le tapis roulant, surveiller que rien ne tombe lors de l'avancée automatique, que les prix soient bien tous marqués, que la carte bleue fonctionne. S'il arrive quelque anicroche, on se retrouve face à des paires d'yeux courroucés. Les corps se crispent dans une colère palpable. Si la caissière est obligée de se lever de son siège c'est une vague de fureur et de soupirs exaspérés. L'attente de la reprise du scan des marchandises semble interminable pour celui qui paraît être le fautif.

Là, c'est du chacun pour soi, dans une séparation affirmée.

La caissière est aussi dans une position d'enfermement définitivement verrouillé. Elle dit "Bonjour" car c'est la consigne. C'est obligatoire, comme de vérifier si nos sacs sont bien vides. Elle est surveillée.

Ma seule distraction est l'inventaire des articles des clients qui me précèdent et j'invente des vies. C'est plutôt plaisant et attendrissant. Parfois, j'échange quelques mots avec le client qui est derrière moi. Mais, la préoccupation est palpable.

Et, il est entré seul face à nous. Derrière lui, la verrière. Il a fait glisser ses gros écouteurs sur la nuque. Il a serré la main à toutes les caissières en les appelant par leur prénom. Ça n'a pas eu l'air de leur faire plaisir, concentrées qu'elles étaient à scanner des boites, des sacs plastiques et des bouteilles. Et, il a dit :"Je n'ai pas bien dormi cette nuit !" Sa présence m'a fait jubiler. J'ai aimé son aisance, toute en transcendance. Tellement vivant et nous tellement déjà morts.

Je crois qu'il s'appelle Monsieur Michel. Un jour, il m'a offert un bonbon à la réglisse sous le hangar à vélo. Il pleuvait. Il a toujours une canadienne sans manche, beige. Pratique avec beaucoup de poches. Il m'a dit que sa mère est morte et qu'il écoute de la musique. Il marche avec sa canadienne, ses écouteurs et sa petite bouteille d'eau. Il s'est laissé pousser la barbe pour faire hipster. Il a un banc préféré.

C'est en regardant les livres d'Emmanuel Carrère dans une librairie que cette histoire m'est revenue toute écrite dans ma tête.

kdick1

C'est une phrase que Monsieur Michel pourrait dire s'il n'était pas ce qu'il est !