Aujourd'hui, j'ai la sensation d'être en place. Pause agréable. Slow life. Je regarde en arrière tout à mon aise.  Je détaille l'espace et je prends en compte les espaces vides, les hiatus. A la fois, mémoires, oublis et manques.

Je me rappelle Mamie. Nous partions à Toulon, en car (les Cars Verts) le mercredi après-midi soit nous allions au Chantilly (place Puget) manger une pêche Melba, soit au Ricciardi, derrière le port pour déguster un hérisson (dessert phare du salon de thé : un socle de meringue, de la glace vanille, de la chantilly avec des pignons plantés qui figuraient les piquants sur lesquels on versait un pichet de chocolat chaud : cela me semblait le comble de l'inventivité !).

Si nous restions à la maison, pour le goûter, ce pouvait être des flans au oeufs. Je détestais ça. Ainsi que les biscuits ultra bon marché (on aurait dit des biscuits pour chiens) dans un gros sac en plastique que Papy sortait religieusement du placard à quatre heures. Il y avait des mots écrits dessus, il nous les proposait et nous crions toutes en coeur NON ce qui le faisait bien rire !

Les repas au Quartier Aussel, chez Mamie (on disait seulement "Chez Mamie") sont un des chaînons manquants. Heureusement, j'ai cinq cousines... Elles m'ont raconté.

Mamie était née en 1906 sur l'île de Noirmoutier. Jeune adulte, elle était partie à Paris comme pantalonnière chez un tailleur pour homme. Rendant visite à son frère souffrant à l'hôpital militaire de Toulon, elle rencontre mon grand-père, un homme du Sud d'origine italienne. Elle se marie à 21 ans.

Elle ne connaît que le poisson et les fruits de mer. Et, la Méditerranée n'est pas sa mer. Lorsqu'elle retourne à Noirmoutier par le train, elle rapporte, des tourteaux vivants, bien empaquetés, pour sa fille. Nostalgie.

Elle ignore tout des légumes du soleil. Ces légumes que papy récolte à foison et déverse chaque jour sur la table. La peau des tomates crues lui irrite la bouche. Il y a aussi au fond du minuscule jardin, un poulailler : c'est des oeufs en pagaille, des lapins, des pigeons et des cochons d'Inde. Il y a aussi des tortues mais elle ne fera jamais de potage.

Elle ne reconnaît rien et apprend tout.

Un frère de papy lui fait croire que les pâtes étaient des légumes qui poussaient dans les gorges d'Ollioules !

Mamie se met à faire une cuisine simple et rapide (salade de tomates, haricots verts, ratatouille...) Les repas sont servis à midi et sept heures pétantes. Papy rentre du jardin. Sept heures après avoir regardé le jeu des Chiffres et des Lettres.

Les repas de fêtes duraient longtemps et les enfants en étaient agacés. C'était une époque où l'on ne quittait la table que lorsque les adultes en donnaient la permission. Le menu de fête était  :

- Vol au vent olives et veau (la croûte était achetée chez le boulanger). L'été, ce pouvait être des tomates crues farcies avec de la macédoine en boite mélangée à de la mayonnaise maison - plat très années 70.  

  - Civet de lapin (c'était Mamie qui tuait le lapin)

   - Salade de fruits et îles flottantes.

Parfois, comble du luxe, le samedi, Mamie achetait son poulet chez le boucher (Papy ne tuait ses poules que pour faire la poule au pot). Son poulet était bien cuit, croustillant et moelleux. Elle le faisait dans la cuisinière à gaz.

Puis, il y avait le dimanche soir, où il était servi le bouillon de poule aux vermicelles... Celui qui a des yeux dedans. Papy offrait 5 francs à celles qui termineraient. Les assiettes se vidaient avec des hauts le coeur et des jérémiades. Mais les 5 Francs ne sortaient pas de la poche de Papy. On oubliait tout et ça recommençait le dimanche suivant... L'été, se pouvait être la soupe de légumes dégueulasse.... Imaginez la soupe chaude de légumes, les soirées estivales varoises... Un supplice !

Pendant les vacances, il y avait les tartines de beurre salé (très exotique à cette époque, je me demande bien où elle pouvait se le procurer) à tremper dans le chocolat. Les cousines étaient d'abord dégoûtées puis en rentrant chez elles, elles en réclamaient à leur mère, qui se demandaient quelle était cette excentricité !

Il y a aussi le régal du goûter, l'été : salade de pêches au vin. Juste une goutte de vin (c'est pour les petites) sur des pêches savoureuses, mûres à point (ne cherchez pas, on n'en trouve plus !) laissées au frigo le temps d'une après-midi de jeu. Je vous laisse imaginer !

Deux de mes cousines ont subi un traumatisme à nul autre pareil. Un jour, Mamie a acheté des anguilles vivantes  (encore un truc bizarre) ; l'une d'entre elles s'est échappée par le trou de la pile (un évier en pierre d'un seul tenant, avec juste un trou) et elle est ressortie dans l'évier se trouvant de l'autre côté du mur (dehors) dans lequel partaient les eaux usées. Système un peu archaïque mais efficace, même si ça sentait toujours un peu l'égoût quand on passait devant ! Papy a récupéré la fugitive devant les 2 petites choquées....

Et, le civet de cobayes aux pruneaux... Papy pour se faire des sous, élevait des cochons d'Inde pour les Laboratoires d'expériences, mais s'il n'arrivait pas à les vendre, il fallait bien les manger. Ca se reproduit vite ces petites bêtes ! Mamie, coquine, n'énonçait les ingrédients de son plat qu'une fois les assiettes vides. Les convives étaient estomaqués !

On m'a dit aussi qu'il y avait un grill pour la viande qu'il ne fallait jamais laver ! Mais, il ne reste aucune preuve...

Dans le genre expérience gore, moi, je me souviens du tchikou de papy... C'était un petit pot en terre dans lequel il récupérait toutes les croûtes de fromage. Il laissait tout ça bien macérer et lorsque des petits vers apparaissaient, il tartinait en rajoutant une petite goutte d'eau de vie. Il pouvait accompagner sa tartine d'oignons ou d'ail crus. Pouah ! Quand je racontais les goûter de mon grand-père à mes copines (à l'école primaire pas au collège, bien sûr) j'avais toujours mon petit succès !

Merci les filles pour toutes ces histoires. Nous sommes 8 cousines.

papy_mamie2

Au début de l'histoire.

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Je me souviens aussi de ce service de table. Photo prise sur le net.

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Il y avait ce genre de casserole.